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Écrit par Christian Bartholmess
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Qui peut comprendre que l'on ait songé à proscrire la famille, à la rejeter comme un abus, comme un préjugé, comme une institution surannée, fausse à la fois et funeste, comme un obstacle enfin à la félicité publique?
Et cependant il s'est trouvé des hommes de talent et des femmes pleines d'esprit, pour réclamer cela, au nom du progrès, à titre de remède au mal social. il se rencontre des personnes qui s'imaginent, on feignent de croire, que l'on' sauverait la société, en abolissant le mariage régulier, civilement et religieusement consacré, et en y substituant tantôt un mariage libre, aux amours multiples, sans liens ni civils ni religieux, tantôt un ménage' universel et commun, où les sexes et les générations fussent à tous tour à tour, suivant les goûts et les circonstances.Quelque choquant que soit un semblable conseil, il faut l'examiner, et en montrer le néant.
Voyons d'abord sur quelles raisons , sur quels prétextes on essaye de le fonder.
On dit que la famille, telle. que l'a organisée la civilisation chrétienne, est contraire à la liberté, à l'égalité, à la fraternité même. On dit qu'elle est incompatible avec le patriotisme, avec le droit naturel au bonheur, avec la franchise et la dignité des citoyens. On dit enfin qu'elle est opposée aux véritables besoins de la nature, comme aux nécessités suprêmes d'un État libre et d'un peuple indépendant. La famille est un reste d'esclavage qu'il faut se hâter de détruire : en affranchir l'humanité, c'est faire rentrer celle-ci dans les voies de l'ordre primitif, dans le chemin d'une paix perpétuelle et d'une félicité sans bornes.
Or, la famille est-elle contraire à la liberté ?... oui, si par liberté vous entendez la faculté de faire tout ce qui vous plaît, de mépriser toute loi divine ou humaine, de vivre sans respect, sans reconnaissance, sans obéissance envers personnel Non, si vous êtes persuadés que l'homme ne se dégrade point en se soumettant à toute nécessité juste, utile et honorable; si vous êtes convaincus que le mari ne perd rien de sa dignité, de son autorité, en demeurant fidèle à sa femme et soigneux pour ses enfants; que la femme ne perd rien de son honneur, ni de son influence, en se montrant soumise à son mari, vigilante à l'égard de ses enfants; que les enfants n'abdiquent point leur caractère d'homme, en témoignant toujours gratitude et déférence à leurs parents ; que les domestiques enfin ne cessent pas d'être libres, quand ils servent leurs maîtres avec conscience, avec dévouement. Quelle erreur que de penser que l'on renonce à son indépendance en s'attachant, en se consacrant à un devoir, à un ordre de la conscience ou du coeur! Quel égarement que de croire que la liberté' pour les parents, consiste à s'abandonner eux-mêmes selon le caprice (lu moment, à abandonner leurs enfants dès que leurs enfants les gênent dans la satisfaction de quelque nouvelle passion; qu'elle consiste pour les enfants à rire de leurs parents, à les quitter, à les négliger, à les oublier, à les payer d'ingratitude et de rébellion ! N'est-ce pas là plutôt une servitude honteuse, l'asservissement des coeurs aux penchants qui dégradent, aux inclinations qui ravalent l'homme au niveau de la brute?
La famille est-elle contraire à l'égalité ? Oui, si vous voulez que l'épousé ait le même pouvoir que l'époux, et les enfants le même rang que les parents. Non, si vous convenez que la tâche de l'épouse, son influence maternelle et conjugale, doit différer du rôle de l'époux, de son autorité maritale et paternelle; non, si vous assignez aux enfants d'autres fonctions qu'aux parents. Et vous ne pourrez vous empêcher d'en convenir, lorsque vous songerez à la diversité de destination qui sépare le père et la mère, les parents et les enfants. Ces destinées sont, différentes et distinctes, sans nul doute; mais si chacun accomplit pleinement la sienne, chacun n'est-il pas l'égal de l'autre devant la nature et devant Dieu?... On dit aussi que la famille est contraire à l'égalité, parce que tout le monde ne peut pas se marier, ni entretenir une famille, et parce que de la sorte le mariage constitue un privilège. Sans contredit, ce cas s'offre plus d'une fois; mais c'est tomber dans une fâcheuse exagération que d'en conclure qu'il est nécessaire de posséder une fortune marquante pour être heureux en ménage, ou seulement pour se marier. Le plus de bonheur domestique, où le rencontre-t-on? Dans les familles riches, dans les intérieurs aisés? Non : dans l'intérieur humble, mais uni, des ménages pauvres; sous le toit de braves ouvriers, sous le chaume d'honnêtes laboureurs ; c'est-à-dire aux foyers où la prière, s'associe chaque jour étroitement au travail.
La famille est-elle opposée à la fraternité ?... On le prétend, en soutenant que les familles, ayant des biens en diverses mesures, propagent l'esprit de propriété dans une nation, et que c'est cet esprit qui empêche les citoyens de s'attacher davantage à la chose publique, de se dévouer davantage les uns aux autres, et tous à l'intérêt général du pays : la solidarité, la fraternité en serait ainsi menacée et deviendrait impossible... Vous pourriez raisonner, ce semble, à l'inverse de cette conclusion. La fraternité, en effet, pour s'exercer dans la vie réelle, pour se convertir en assistance, en bonnes oeuvres, en dons de tout genre, a besoin d'être alimentée par des biens matériels. Or, nous l'avons prouvé, rien ne féconde mieux ces sortes de biens, rien n'est plus favorable à l'accroissement des propriétés que l'amour de famille et les moeurs dont cet amour est la racine ou le fruit .....
L'éducation que des parents véritables donnent à leurs enfants est aussi signalée comme nuisible à là fraternité. Cette éducation, dit-on, fait que tels enfants ont d'autres manières, d'autres goûts, d'autres connaissances , que tels autres enfants : dans une nation populaire et démocratique, toute une génération doit avoir même langage et mêmes moeurs; sans quoi ni communauté, ni solidarité, ni fraternité!... Voilà ce reproche si souvent adressé aux familles et à l'éducation domestique ; ce reproche que l'on cesserait de leur faire, si l'on avait une meilleure idée, tant de la fraternité que de la famille. La fraternité n'exclut pas la diversité : les hommes peuvent être frères, sans se ressembler ni de corps ni d'esprit. La famille, par les habitudes qu'elle fait contracter, ramène singulièrement à ce qui est d'intérêt public: 'elle nous y attache par un double lien. Nous sommes d'autant plus zélés à travailler au bien du pays, qu'en y travaillant nous servons en même temps nos parents, nos enfants, nos meilleurs amis. Nous nous sentons solidaires envers toutes les autres familles, responsables pour tous nos concitoyens, de tous leurs intérêts; nous nous sentons avec eux en communauté de droits et de devoirs, en association, en participation constante et indissoluble, en union, en sympathie matérielle et morale, privée et publique. Ce qui vous fait jouir ou souffrir, me fait jouir ou souffrir, moi-même et tous les miens.
La famille est-elle donc incompatible avec le patriotisme ?... L'histoire de tous les temps répond que non. Les plus grands citoyens sont ceux qui avaient été bons fils et qui furent bons pères. C'est au sein de la famille qu'ils avaient appris à respecter la loi et à l'accomplir, à aimer et à se sacrifier. Souvent c'est pour honorer nos parents, pour réjouir leurs vieux jours, que nous tentons les plus glorieux efforts, que nous servons notre pays avec autant de succès que de joie. En se battant pour la patrie lointaine, le soldat ne pense-t-il pas à sa mère, à sa femme, et cette pensée ne double-t-elle pas son courage ?
La famille s'opposerait-elle au droit naturel du bonheur?... Tout dépend ici de la manière dont vous comprenez le bonheur et dont vous prétendez exercer le droit d'être heureux. Si vous voulez que votre bonheur soit à la fois matériel et illimité, une suite sans fin de jouissances physiques, si vous vous jugez autorisé à prétendre à tout, autorisé à vous emparer, de par la nature, de tout bien qui vous agrée, de toute personne qui vous plaise; si vous vous croyez maître absolu et perpétuel de toutes choses, par conséquent maître de rejeter toute différence entre votre bien et le bien d'autrui, entre votre femme et la femme d'autrui : alors, il est vrai, l'institution de la famille met obstacle à vos désirs, à votre bonheur prétendu. Mais, si vous acceptez le bonheur comme l'a fait le Créateur des hommes, si vous le savez borner et modérer, si vous le savez mettre uniquement là où il réside véritablement, dans les biens immortels de l'âme, et de l'esprit, dans les joies qu'engendre la vertu, dans les délices qui naissent du dévouement : oh, dites-moi s'il est une institution qui favorise davantage ce bonheur-là, le vrai et durable bonheur?
La famille est-elle antipathique à la franchise, à la dignité du citoyen ?... On le soutient, parce que l'on a une notion bien affligeante de l'essence de la famille; parce que l'on prétend que l'hypocrisie et le mensonge infectent la plupart des familles, que tout mari et toute femme sont portés naturellement à l'adultère et au concubinage, et malheureusement forcés par le respect humain, ou par la loi civile, à cacher leurs goûts, à déguiser leurs habitudes. Soyons sincères, ajoute-t-on ; osons pratiquer ouvertement de que nous pratiquons en secret; comme le mariage est une coutume qui entraîne et impose la dissimulation, remplaçons-le par des unions libres qui n'exposent ni à l'adultère, ni à la dissimulation. Qui n'est plus enchaîné à perpétuité, n'a plus rien à feindre, n'a plus rien à rompre; et c'est une honte pour un citoyen de se laisser enchaîner! Deux éléments d'erreur gisent au fond de cette exhortation déplorable : un raisonnement faux et un sentiment dépravé. C'est bien mal raisonner que de prétendre que tous les hommes et toutes les femmes voudraient à chaque instant changer d'époux, comme de vêtements; que toutes les familles sont en proie à l'hypocrisie et au mensonge, à un adultère déguisé; et de prétendre cela, parce que bien des époux sont en effet inconstants et infidèles, et bien des familles divisées par des commerces illicites.
C'est ce qui s'appelle conclure du particulier au général, c'est déraisonner; ou plutôt, c'est faire un sophisme dont la racine part du coeur même. C'est le coeur déchu qui, pour se livrer sans gêne à des caprices charnels, voudrait faire croire que l'unité et la sainteté du mariage blessent la dignité et la franchise des âmes élevées. Il voudrait nous prouver qu'il est plus grand, plus beau de s'unir et de se quitter à l'aventure, de laisser aller la famille au gré des vents, sans ancre et sans câble. Il nous représente la liberté irresponsable des animaux comme digne d'envie pour des êtres qui, jusqu'à présent, avaient pensé qu'il était noble et même doux de demeurer inviolablement attaché à un être choisi entre tous, à son mari, à sa femme. Il nous peint avec des couleurs attrayantes le bonheur de s'accoupler et de se délaisser, quand et où chacun voudra, c'est-à-dire, dès que le décidera la mobilité des sens.
Dans ce tableau, que devient le fruit d'unions semblables, l'enfant ? Quelle nourriture, quelle éducation recevra-t-il ? Que fera la mère, lorsqu'elle aura perdu les charmes et les forces de la jeunesse ? Que deviendront les parents, quand leur vieillesse aura besoin de l'assistance de leurs enfants, c'est-à-dire, d'une postérité qu'ils connaissent à peine, qui les a oubliés, qui peut-être ne les a jamais connus? Que sera le but de la famille ? Ce qu'il est parmi les bêtes. Il n'y aura plus alors d'autre fin pour le mariage que la procréation, que la génération physique des individus et la conservation matérielle de l'espèce. Quant à la conservation spirituelle, quant au développement moral de l'humanité, à l'aide de la famille. il n'en sera rien; et il n'en peut plus rien être, dès que le bonheur de l'homme est réduit à la sensualité, à une volupté grossière ou raffinée ; dès que le progrès consiste à varier et à multiplier les jouissances de la chair, et particulièrement les jouissances sexuelles.
En proposant aux hommes une pareille réforme du mariage, on est plein de franchise, il est vrai; mais quel gouffre de désordres nous révèlent de tels aveux ! Quelle idée s'y fait-on de la dignité humaine? Nos pères croyaient que l'homme ne devait avoir qu'une seule femme, comme il n'a qu'un seul Dieu; nos réformateurs modernes soutiennent qu'il est plus conforme à la nature de l'homme de prendre successivement pour femmes toutes les personnes qui peuvent lui plaire, comme fait le mâle pour toutes les femelles qu'il rencontre sur son passage. Le modèle qu'on nous propose, la sociabilité des brutes, a peu de ressemblance, certes, avec l'exemple que nos aïeux nous ont légué et qui fait vivre les époux en société avec Dieu même.
Voilà pourquoi l'on ose avancer que l'institution de la famille est opposée aux vrais besoins de la nature.
Aux vrais besoins de la nature!... Quels sont-ils, ces besoins ? C'est là-dessus que nous différons d'avis. Nous pensons que la nature véritable de l'homme n'est pas bornée aux appétits de son corps, aux instincts matériels; nous croyons qu'elle est principalement composée de son coeur et de son esprit, de son moral. Nous pensons donc aussi que ses besoins moraux doivent l'occuper de préférence, et régler ses besoins physiques. Ce qui nous confirme dans cette conviction, c'est que nous voyons jouir d'un bonheur réel et durable, d'une paix inaltérable, ceux qui aiment mieux satisfaire les sages désirs de leur âme, que les exigences aveuglément impérieuses de leur corps; tandis que nous voyons en butte à toutes les agitations, à toutes les déceptions, la plupart de ceux qui vivent pour leur estomac plutôt que pour leur conscience.
Ce qui achève de nous rendre respectable cette même persuasion, c'est que la vie de famille, celle d'une famille sainte et bénie, satisfait excellemment ces besoins supérieurs de notre nature, ces besoins de pure et constante félicité; pendant que la vie contraire, celle qui erre d'homme à homme, de femme à femme, qui cherche le plaisir dans la promiscuité, dans un mélange confus et changeant des âges et des individus, dans un carnaval perpétuel, n'engendre que satiété, dégradation physique et morale, misères et hontes de tout genre. Que l'on se garde de nous répondre : «Toute affection réelle et partagée, tout amour est saint et inspiré de Dieu.» Le doigt de Dieu se reconnaît, sans doute, à l'attraction sérieuse des coeurs; mais cette attraction ne suffit pas : pour être vraiment divine, pour durer et pour porter de bons fruits, il faut qu'elle soit consacrée par Dieu même, placée sous son invocation, sous sa loi bienfaisante; il faut qu'elle soit sanctifiée, dès l'origine, par la vertu de l'esprit divin, par la vraie vertu. Partout où cette sanction manque, l'amour n'est qu'un goût inconstant, un penchant éphémère ; et le mariage n'est qu'une union de passage, sans bonheur pour les individus, sans honneur pour la patrie... « Cette coutume de consacrer religieusement le mariage, dites-vous, et cette défense de divorcer aussi souvent que l'on voudrait, est une contrainte, une violence faite à la nature ; par conséquent, une duperie absurde, une sotte privation, une vieillerie ridicule et désavantageuse au genre humain! » L'expérience est là pour vous répondre, pour vous dire qui est dupe, de celui qui respecte les lois divines et humaines, ou de celui qui les méprise et les brave; pont, vous montrer lequel des deux comprend mieux les voeux de la nature et les desseins de son auteur, lequel jouit d'une plus grande somme de félicité et s'approche davantage de la perfection où doit atteindre l'humanité.
La famille, dites-vous enfin, est contraire aux nécessités, aux conditions sociales d'un peuple libre, autant qu'aux besoins de la nature.
Mais n'est-ce donc pas un peuple libre, celui dont chaque membre peut exercer tous ses droits sans être jamais inquiété? Et l'institution de la famille empêche-t-elle un citoyen d'exercer ses droits? Vous l'affirmez, parce que vous regardez comme un droit naturel et inaliénable la faculté de satisfaire jusqu'aux plus hideuses convoitises de l'égoïsme. Vous avez une femme, une fille, que je voudrais m'approprier ; mon désir constitue un titre de possession ; vous refusez de me l'accorder; vous entravez donc l'usage de ma liberté ; vous portez donc atteinte à ma qualité d'homme libre, à ma dignité de citoyen : voilà comment raisonne la passion !... Ne perdons pas votre temps et nos peines à raisonner contre elle : esclave, elle a perdu le droit d'être réfutée.
Concluons plutôt que tous vos motifs pour dissoudre la famille ne font que mieux ressortir son empire salutaire et juste. La proscrire et la condamner, ce n'est pas là ce qu'il faut. Épurons-la, affermissons-la; multiplions les familles et répandons le goût des vertus domestiques. Réformons les familles, non en les démembrant totalement, mais en les resserrant autour du foyer, autour de la piété qui seule le protège. Reconnaissons que nos familles ont grand besoin d'être régénérées : eût-on songé à les attaquer, si elles n'avaient pas donné lieu à critique et à censure? Beaucoup de familles ont commencé par le suicide, avant que tel sage prétendu s'avisât de conseiller le meurtre de la famille. L'esprit qui fait vivre et respecter une maison s'est retiré de bien des toits : redonnons-le leur, si nous voulons qu'ils durent et prospèrent. Quel est cet esprit? La vue des familles vraiment heureuses répond à cette question. Cet esprit, c'est l'esprit d'ordre et de piété, c'est l'amour de Dieu et de ses souveraines volontés. Faites revenir pour toujours, faites constamment intervenir la pensée de Dieu au sein des familles, entre mari et femme, entre parents et enfants, entre maîtres et servants ; faites sentir de nouveau à chaque membre de famille la toute-présence de la divinité, et de nouveau vous changerez l'existence domestique en une sorte de cuite intérieur, de communion quotidienne et d'adoration pratique!
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Christian Bartholmess. (1815-1856).
Christian Bartholmess était professeur de philosophie au séminaire protestant de Strasbourg. Cet article est tiré de son livre: "Il y a Sauveur et Sauveur". |
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A Méditer
Celui qui aime la correction aime la science; Celui qui hait la réprimande est stupide. (Proverbes 12:1). |
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